Les Carnets des possibles, newsletter n°1 – Octobre 2026
Habitabilité estivale des lieux culturels : comment repenser le modèle économique et l’ancrage social face aux vagues de chaleur ?
Cet été, l’Espagne et l’Italie ont vu déferler cinq vagues de chaleur successives. La chaleur n’avait rien d’une inconnue sous ces latitudes du Sud; elle y est une vieille habitante. Ce qui a pris de court cette fois, c’est la dureté de la saison et sa ténacité. Les lieux culturels, si souvent pensés pour une saison touristique et l’affluence, s’y sont trouvés surpris. Pour s’adapter à ce climat hostile, ces territoires regorgent d’imagination pour trouver des réponses robustes. En voici un bref panorama des initiatives marquantes de ces derniers étés…
Les structures culturelles ne se contentent plus d’exposer ou de jouer : elles deviennent un refuge, des lieux d’ombre, des points de fraîcheur dans la ville. Ces adaptations racontent une vérité. Pour préparer ces étés, qui reviennent de plus en plus lourds, un lieu culturel doit avoir réfléchi bien en amont à son périmètre de sûreté: entre ce plancher social qu’il s’engage à ne jamais laisser s’effondrer, cœur de la mission des structures culturelles – accueillir, protéger, rester ouvert à celles et ceux qui n’ont pas de climatisation chez eux – Et à ce plafond écologique aussi, en limitant notamment sa consommation d’énergie, alors que rafraîchir est précisément ce qui est le plus coûteux.
La pression ne se loge pas seulement dans le contrôle de ses impacts. Elle pèse aussi, très concrètement, sur le modèle économique des structures culturelles. Car il faut bien que les ressources suivent les transformations décidées et que l’équilibre se tienne à l’intérieur de cette zone de sûreté socio-écologique où l’on voudrait désormais faire tenir toute l’activité. Investissements à repenser, coûts qui grimpent, revenus à réinventer : le modèle économique, lui aussi, est sommé d’évoluer. La festivalisation a longtemps été la réponse maligne, une manière de dégager des fonds propres en misant sur une expérience culturelle intense et brève, au cœur de beaux cadres que sont les cours, les terrasses et les jardins des lieux culturels. Sauf que cette douceur de vivre estivale, à force de canicules, est en voie de disparition. Alors, que faire ?
La réponse, d’abord, se lit dans le bâtiment. Les lieux culturels sont inégaux devant leur bâti. Certains, par l’épaisseur de murs, leur souffle de ventilation naturelle ou les climatisations préexistantes, savent déjà tenir la chaleur à distance. D’autres, vitrés, légers ou bien classés au patrimoine sans possibilité de se transformer, en deviennent des fournaises.
La première typologie de lieux, adaptés aux températures, voit l’opportunité de devenir de véritables oasis de fraîcheur, où l’on vient autant pour se protéger que pour rencontrer l’art.
Cette stratégie dévoile une nouvelle dynamique dans les relations partenariales et économiques entre les lieux et les pouvoirs publics. C’est le cas à Valence, où la ville a intégré six de ses musées à son Réseau de refuges climatiques (Red de Refugios Climáticos), une initiative nationale lancée par le ministère pour la Transition écologique et le Défi démographique (MITECO) espagnol pour protéger la population face à l’accélération des vagues de chaleur extrêmes.
L’IVAM (Institut Valencià d’Art Moderne) est l’un de ces établissements muséaux à avoir rejoint l’initiative municipale à l’été 2026. Du 15 mai au 30 septembre, l’établissement met gratuitement à disposition du public ses zones d’attente et de repos équipées de fauteuils confortables, d’une climatisation optimisée et de fontaines d’eau potable filtrée. Dans le cadre de sa programmation estivale « En el museo no se siente el poniente » (Au musée, on ne sent pas le vent d’ouest/le vent chaud), l’IVAM organise des ateliers et des visites thématiques gratuites pour tous les âges. Chaque visiteur peut s’y abriter librement pendant les heures d’ouverture du musée pour faire une pause au frais, sans obligation de visiter les galeries payantes. Cette initiative combine explicitement les missions artistiques et de protection sociale des lieux culturels : le musée n’est plus seulement un lieu d’exposition, il devient une infrastructure de résilience urbaine.

Refugio-climatico-©-Miguel-Lorenzo-IVAM
À Madrid, le Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía s’affiche en tête de proue dans le dispositif de Refugio climático 2026. Pendant les canicules, le musée se met à disposition comme un espace protégé, en dédiant spécifiquement une partie de ses espaces, son jardin, son cloître et le couloir F du bâtiment Sabatini. Les temps de programmation sont repensés pour s’adapter aux nouveaux usages du site.
Afin d’accompagner la transformation de la fonction de refuge des lieux culturels, certaines tutelles publiques investissent pour financer les rénovations thermiques nécessaires. L’IVAM avait notamment engagé, en 2024, une rénovation de son système de climatisation, permise par cet investissement à hauteur de 389 552,51 €. C’est également le cas de la Villa Romana La Dehesa, située à Las Cuevas de Soria, qui a rénové son enveloppe thermique et sa climatisation pour un budget de 410 000 €, financé par les fonds européens NextGenerationEU via le Plan de durabilité touristique du gouvernement espagnol, géré par la province de Soria.
Attention toutefois à la dépendance technologique. Cette vocation de refuge repose souvent sur des systèmes de climatisation dont la fiabilité n’est pas garantie. Le 24 juin 2026, en pleine canicule, le musée des Offices (Gallerie degli Uffizi, Florence) a subi une panne technique liée à la climatisation, suspendant temporairement une partie de la vente des billets et réduisant la capacité d’accueil du musée. L’épisode rappelle que le refuge climatique, s’il est défaillant, peut se transformer en contrainte supplémentaire au moment précis où la population en a le plus besoin. Ce qui fonctionne, ce sont les lieux qui ont cessé de penser la fraîcheur comme un luxe ou une solution court-termiste, et l’ont intégrée à une architecture durable : des réseaux solidaires entre institutions, une autonomie énergétique ou encore une robustesse des systèmes qui ne s’effondre pas au premier pic de chaleur. Que de bonnes pratiques à encore explorer…
L’afflux exceptionnel et prolongé du public au sein des refuges climatiques culturels transforme une contrainte d’accueil en un puissant levier de dynamisation économique pour les institutions. En ouvrant gratuitement leurs espaces climatisés, les musées ne remplissent pas seulement une mission de service public et de solidarité ; ils captent également une audience captive, familiale et de proximité, qui passe plusieurs heures sur place pour échapper aux fortes chaleurs. Cette présence de longue durée permet de réinventer l’expérience globale des visiteurs et de générer de nouvelles sources de revenus directs. Le premier levier repose sur la diversification de l’offre commerciale de comptoir et de restauration. La demande immédiate pour des produits de rafraîchissement offre une opportunité idéale pour déployer des points de vente éphémère, des corners de glaces artisanales ou des distributeurs automatiques écoresponsables. Parallèlement, les cafés, terrasses ombragées et restaurants permanents des musées enregistrent une hausse mécanique de leur fréquentation. Au-delà de la simple vente de biens de consommation, cette démarche citoyenne suscite un sentiment de gratitude chez les usagers, un levier particulièrement propice à la captation de micro-dons de solidarité. En installant des bornes de paiement sans contact à l’entrée ou au cœur des espaces de repos, les musées peuvent inciter le public à verser de petites contributions pour soutenir l’effort environnemental et logistique lié à l’accueil de crise. Enfin, ce temps de séjour allongé agit comme un produit d’appel : une fois installés, de nombreux visiteurs choisissent de prolonger leur expérience en achetant un billet pour les expositions payantes, en inscrivant leurs enfants à des ateliers pédagogiques ou en effectuant des achats de souvenirs et de produits dérivés en boutique.
Ensuite, il y a la deuxième typologie de lieux culturels qui doivent composer avec un bâtiment inadapté. Ceux-là doivent faire un travail plus humble, plus concret : celui des usages et des ressources.
Un premier travail économique est alors nécessaire, en rééquilibrant les facteurs de revenus. Miser sur la programmation estivale n’est aujourd’hui plus une possibilité. Alors que l’annualisation des recettes par la construction de saisons équilibrées, est bien une solution d’entrée : c’est une question de survie autant que de programmation. Et l’été, justement, mérite d’être repensé. Plutôt que d’en faire une course à la fréquentation, on peut le caractériser par la lenteur, par la contemplation, par un rapport différent au temps, celui que la canicule impose de toute façon.
En réalité, tout se joue avant la période estivale. Le vrai travail n’est pas celui de la programmation une fois la saison lancée, mais celui des choix d’investissement en amont : orienter les ressources non pas vers les salles de représentation ou d’exposition, mais vers l’aménagement des zones et recoins potentiels : les cours, les jardins, les entrées, les sous-sols, afin de penser une programmation adaptée à ces espaces. Le Centre de Cultura Contemporània de Barcelona a poussé cette logique. Son Pati de les Dones (la cour des Femmes) accueille l’installation L’Ombra : un ensemble de zones de lecture et de jeu, des fontaines d’eau, autour d’une programmation gratuite tout l’été. Le centre ne se contente pas d’ouvrir ses portes sur la ville ; il assume pleinement son rôle de rencontre pour le quartier pendant les mois chauds en résonance avec sa programmation.
La modularité des usages et des espaces s’incarne à Catane, dans l’espace bar-bistrot officiel du centre culturel Zō Centro Culture Contemporanee. En hiver, il est installé directement à l’intérieur de l’ancienne chambre de sublimation du soufre de cette usine historique réhabilitée. En été, le service se déplace à l’extérieur sur une grande terrasse originale nommée SpiazZō. Le zonage spatial se combine à un zonage temporel. Le Zō Centro organise sa programmation annuelle selon une double saisonnalité rythmée par la fraîcheur nocturne, proposant des spectacles intimistes en intérieur l’hiver et des événements festifs en plein air sur la terrasse SpiazZō l’été. Cette alternance permet d’allier une exigence artistique et une convivialité estivale, s’adaptant précisément aux conditions climatiques et bâtimentaires qui lui sont offerte.
Un dernier exemple à Madrid est celui du Círculo de Bellas Artes, qui va encore plus loin chaque année dans son engagement en faveur de la durabilité de la culture. L’installation 62 descansillos, créée par le collectif d’architecture Recetas Urbanas au Círculo de Bellas Artes de Madrid, a transformé le Salón de Baile en un refuge climatique ouvert gratuitement au public du 9 juillet au 6 septembre 2026. Cette structure habitable en bois, composée de plateformes et de balcons, fait référence aux 62 jours d’ouverture de l’espace. Conçue pour offrir un abri contre la chaleur estivale, elle propose une multitude de services en libre accès : une zone de travail avec Wi-Fi, un espace de lecture, une ludothèque, une garderie pour plantes et des fontaines à eau. Dans une démarche durable et solidaire, l’ensemble des modules en bois sera démonté après la fermeture pour être réutilisé dans des écoles publiques en Andalousie. Le lieu institutionnalise ainsi un dispositif d’accueil et d’ombrage au cœur de son refuge climatique. Il permet de devenir oasis, reflet des places espagnoles, alors brûlantes de chaleur, emplie d’une certaine lenteur et de contemplation.

Refugio-climatico-©Círculo de Bellas Artes
En parcourant ce panel d’initiatives enthousiasmantes, il est important de distinguer les bonnes pratiques court-termistes palliant l’urgence, de celles qui repensent structurellement la fonction et les espaces, dans une démarche de régénération de long terme.
Les premières coûtent souvent cher, tant financièrement qu’en empreinte écologique. La zone de sûreté est encore fragile, entre un plancher social bien là, mais un plafond écologique en péril. L’image frappante de l’été est cette piscine installée sur le parvis du théâtre berlinois Volksbühne. L’image a quelque chose de saisissant : de l’eau fraîche, une oasis improvisée au cœur de la ville. Le contraste est aussi ce qui trahit la limite de la geste. Le prix de l’initiative, sa dimension de court terme, l’impensé de l’éco-conception. Aucun plafond écologique n’a été mis en place. Cela en fait davantage un geste qu’une solution : ni vraiment robuste, ni véritablement régénérante. Il reste que la volonté d’agir, elle, est bien réelle. Alors on reprendra ce motif provocateur du directeur artistique du théâtre, Matthias Lilienthal: « better to do good social work than make bad art » (mieux vaut faire du bon travail social que de l’art médiocre).
Voilà l’image qui clôturera l’été de beaucoup de lieux : rien n’a été parfait. Pour les prochaines années, il devient plus que jamais nécessaire de penser l’amont, de s’inspirer de ceux qui, ailleurs, ont déjà affronté cette question, afin de construire enfin un modèle économique qui ne fuie plus devant l’été. Un modèle qui s’inscrive dans cette saison longue et brûlante, qui réponde à la chaleur sans renoncer à rien d’essentiel. Un modèle qui plutôt que de céder à la facilité du spectacle, tienne cette exigence sociale sans laquelle un lieu culturel n’est plus tout à fait un lieu de culture. De multiples solutions existent, il suffit de les explorer !

Volksbühne©dpa
